IA et développement durable : Gaetano Cavalieri décrypte l’avenir de la joaillerie

IA et développement durable : Gaetano Cavalieri décrypte l’avenir de la joaillerie

Quel avenir pour la joaillerie face à l’IA ? Gaetano Cavalieri, président de la CIBJO, décrypte les défis que représentent l’innovation, la durabilité et la confiance des consommateurs.

Alors que la CIBJO entre dans son deuxième siècle d’existence, l’industrie joaillière connaît une nouvelle mutation majeure. Développement durable, transformation numérique et intelligence artificielle redessinent le secteur et soulèvent une question fondamentale, déjà explorée à Vicenzaoro : la créativité joaillière peut-elle résister à l’essor de l’IA ?

Dans cette seconde partie de notre interview exclusive, le Dr Gaetano Cavalieri, président de la CIBJO, explique pourquoi la technologie doit être mise au service de la créativité humaine et non s’y substituer. Transparence, standards communs et confiance des consommateurs seront, selon lui, déterminants pour l’avenir de l’industrie joaillière mondiale.

Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux enjeux de durabilité pour l’industrie joaillière, de la traçabilité des matières premières à l’impact environnemental ? Comment la CIBJO accompagne-t-elle les professionnels dans cette transition ?

Notre action en faveur de pratiques durables prend plusieurs formes. Nous établissons des standards à travers nos Blue Books, avec notamment un Blue Book consacré à l’approvisionnement responsable, ainsi que des lignes directrices dédiées aux critères ESG — environnementaux, sociaux et de gouvernance.

Nous mettons également gratuitement à disposition un Responsible Sourcing Toolkit sur notre site et proposons des actions de formation à travers la CIBJO Academy, des séminaires et des webinaires.

Nous représentons également l’industrie auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC) et collaborons avec plusieurs organisations internationales, parmi lesquelles le Pacte mondial des Nations Unies et l’OCDE.

Au sein de ces instances, nous nous sommes attachés à faire évoluer l’image d’une industrie qui serait principalement destinée à une clientèle aisée, en démontrant au contraire qu’elle peut générer des bénéfices économiques, sociaux et environnementaux réels et durables pour les pays et les communautés dans lesquels elle opère.

La durabilité n'est qu'un aspect de la transformation profonde qui traverse actuellement l'industrie de la joaillerie. Comme nous l'avons exploré dans notre analyse des nouveaux codes qui façonnent l'avenir des bijoux, la technologie, la durabilité et l'évolution des attentes des consommateurs influencent de plus en plus la manière dont les bijoux sont conçus, produits et perçus.

Gaetano Cavalieri et Iris Van der Veken, Directrice exécutive de l'Initiative Horlogerie et Bijoux 2030

La transformation numérique bouleverse également l’industrie. Quelle est la position de la CIBJO sur l’intégration des nouvelles technologies — et notamment de l’intelligence artificielle — dans la création, la fabrication et la commercialisation de bijoux ?

La joaillerie ne peut pas être produite comme des automobiles ou des appareils électroménagers, dont chaque composant peut être fabriqué en série. Chaque pierre naturelle est unique et doit être taillée individuellement.

Cela ne signifie pas pour autant que notre industrie échappe aux évolutions technologiques. Avec la hausse du coût de la main-d’œuvre dans les centres historiques de taille et de fabrication, une partie de la production s’est déplacée vers des pays aux coûts moins élevés. Parallèlement, les avancées technologiques ont profondément transformé la taille des pierres ainsi que la conception et la fabrication des bijoux.

Aujourd’hui, des technologies sophistiquées telles que la conception et la fabrication assistées par ordinateur, la découpe laser, la robotique ou l’impression 3D sont devenues courantes. L’intelligence artificielle constitue simplement la dernière étape d’un processus d’innovation engagé depuis longtemps. Mais je reste convaincu qu’elle doit demeurer un outil au service de l’humain, et non se substituer à lui.

La technologie a également profondément transformé la commercialisation des bijoux. Nous étions initialement sceptiques à l’idée que des consommateurs puissent acheter en ligne des pièces de grande valeur sans pouvoir les manipuler, ni les essayer. L’essor de la vente de bijoux en ligne nous a donné tort.

Ces évolutions renforcent l’importance du travail mené par la CIBJO pour établir des normes, des principes et une terminologie harmonisée tout au long de la chaîne d’approvisionnement. La technologie a également fait émerger de nouveaux défis, notamment avec les diamants synthétiques et les pierres présentant des caractéristiques physiques proches de celles de leurs équivalents naturels.

La CIBJO a donc dû élaborer des standards et une terminologie permettant aux professionnels comme aux consommateurs de distinguer clairement ce qui est naturel de ce qui est synthétique. Car si la confiance des consommateurs venait à être ébranlée, c’est le fondement même de notre industrie qui serait fragilisé.

L’IA soulève également des enjeux éthiques et économiques. Quel rôle l’intelligence artificielle devrait-elle, selon vous, occuper dans les normes et les bonnes pratiques défendues par la CIBJO ?

L’intelligence artificielle doit être un outil qui augmente les capacités humaines, et non qui remplace l’humain. Nous savons déjà qu’elle permet de mener des processus de due diligence approfondis en une fraction du temps et avec beaucoup moins de ressources qu’auparavant. Elle n’est pas parfaite et ses résultats doivent être continuellement vérifiés, mais elle permet aujourd’hui à de petites et moyennes entreprises d’effectuer des contrôles et des vérifications qui étaient auparavant considérés comme trop complexes ou trop coûteux.

Je comprends que beaucoup s’inquiètent de voir l’IA rendre certains métiers aujourd’hui exercés par des humains obsolètes, et je ne serais pas honnête si j’affirmais que ces craintes sont totalement infondées.

Mais nous perdrions notre temps à vouloir empêcher l’IA d’entrer dans le monde du travail. Ce serait comme essayer de retenir la mer à mains nues. Plutôt que de lutter contre les vagues, nous devons apprendre à les surfer.

Nous avons déjà connu de telles ruptures. L’informatique, Internet, l’impression 3D ou encore la robotique ont tous bouleversé notre industrie, mais ils ont également créé de nouvelles opportunités de croissance.

Si l’industrie joaillière n’adopte pas l’innovation technologique et ne comprend pas à la fois l’impact qu’elle exerce sur la technologie, l’environnement et la société, et la manière dont ceux-ci la transforment en retour, elle risque de perdre des parts de marché au profit d’autres secteurs du luxe.

Enfin, quelles sont vos priorités et ambitions pour la CIBJO au cours des cinq prochaines années, alors que l'organisation entre dans son deuxième siècle ?

Notre priorité reste inchangée : préserver la confiance des consommateurs dans nos produits et notre industrie, avec le plus d’ouverture et de transparence possible.

En nous appuyant sur les outils en constante évolution dont nous disposons et sur l’intelligence collective de nos membres à travers le monde, nous continuerons à nous adapter, à développer de nouveaux outils et à nous adresser à de nouveaux publics afin de faire avancer cette formidable industrie.

C’est ce que nous avons fait au cours de nos cent premières années, et c’est assurément ce que nous continuerons à faire au cours des cent prochaines.



Le Dr Gaetano Cavalieri est président de la CIBJO, la Confédération internationale de la Bijouterie, Joaillerie, Orfèvrerie, des diamants, perles et pierres, depuis 2001. Figure de proue de l'industrie internationale de la joaillerie, il a occupé plusieurs postes de direction représentant l'Italie dans le commerce international. En 2026, il a été nommé Grande Ufficiale de l'Ordre du Mérite de la République italienne, la plus haute distinction du pays.

Gaetano Cavalieri, président de la CIBJO, Confédération internationale de la Bijouterie, Joaillerie, Orfèvrerie, des diamants, perles et pierres

Retrouvez la première partie de notre interview exclusive avec le Dr Gaetano Cavalieri. À l’occasion du centenaire de la CIBJO, son président revient sur l’histoire de l’organisation et ses liens étroits avec la France et l’Italie, et analyse les grandes mutations du marché mondial de la joaillerie, de l’envolée du cours de l’or à la transformation du marché du diamant naturel.

© Vicenzaoro

La CIBJO célèbre son centenaire à Vicenzaoro

La CIBJO conclura ses célébrations du centenaire à Vicence, en Italie, où le Congrès du Centenaire de la CIBJO aura lieu du 4 au 7 septembre 2026, pendant le salon international de la joaillerie : Vicenzaoro. Organisé à la Fiera di Vicenza, le Congrès réunira des leaders et des experts de l'industrie internationale de la joaillerie, des pierres et des métaux précieux pour discuter de certains des enjeux les plus urgents du secteur, allant de l'approvisionnement responsable et de la durabilité à l'intelligence artificielle, la géopolitique, les diamants, les pierres précieuses colorées et les métaux précieux.

Découvrez le Congrès du Centenaire de la CIBJO 2026

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